Pour Jacques Sapir, une frontière, c’est comme la membrane d’un protozoaire

Jacques Sapir a encore publié le 22 octobre dernier un éloge des frontières, partant du principe que la question de leur légitimité ne se posait pas : “La véritable question n’est pas est-on pour ou contre des frontières, mais à quoi ces frontières doivent-elles servir.” Dans ce texte intitulé “Frontières, mondialisation, souveraineté”, l’économiste enchaîne les poncifs :

“La frontière est en réalité la condition de la démocratie. C’est elle qui permet de relier la décision collective et la responsabilité. […] C’est la frontière qui met l’étranger voulant vivre dans un autre pays devant le choix de s’intégrer ou d’être privé de droits politiques. Elle est une séparation entre l’intérieur et l’extérieur, séparation sans laquelle aucune organisation, et je rappelle qu’un Etat est une organisation, ne saurait – tout comme tout être vivant – exister. Même les protozoaires ont une membrane qui les isole de leur environnement. Une frontière doit donc jouer le rôle d’un filtre laissant passer certaines choses, et bloquant certaines autres. Aussi, la question des frontières pose celle du protectionnisme.”

A l’appui de son propos, Sapir cite le livre Eloge des frontières de Régis Debray, qu’il analyse comme suit : “On voit que le propos est large. Il faut en tenir compte. Sans l’existence de frontières la distinction entre l’invitant et l’invité cesserait d’exister.” Notons qu’on retrouve une analyse très similaire dans le livre Nos Limites écrit par les anciens Veilleurs Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Nørgaard Rokvam. Vous pensiez que les frontières étaient la cause des drames en Méditerranée et ailleurs ? Que nenni ! Au contraire, c’est grâce à elles qu’on peut accueillir les réfugiés : “Dès lors [sans les frontières, ndlr] ne pourrait plus être pensée l’obligation morale qu’il y a à accueillir un étranger poursuivi par un pouvoir tyrannique sur son sol natal, obligation qui – il faut le rappeler – existe dans la déclaration des Droits de l’Homme et dans le préambule de la Constitution en France.” C’est aussi elles qui permettent l’internationalisme (décidément, que de vertus cachées !) : “C’est l’existence de frontières, parce qu’elle permet l’existence de nations, qui permet l’internationalisme et non, comme le confondent beaucoup aujourd’hui, un a-nationalisme, une généralisation du statut d’apatride pour tous.” On reconnaîtra ici en creux une rhétorique très inspirée de l’extrême droite. Sapir poursuit : “Mais, parler de frontière est une autre manière de parler de la souveraineté.” Et se contredit : “C’est donc une notion [la souveraineté, ndlr] qui s’enracine profondément dans une vision de gauche de la société. […] De ce point de vue, et contrairement à ce que d’aucuns écrivent, il n’existe pas de souverainisme « de gauche » ou « de droite ».” Alors, de gauche ou de droite les notions de souveraineté et de souverainisme ? Une chose est sûre : “Il existe des opinions, de droite ou de gauche, tenues par des souverainistes. Mais, l’ensemble des « anti-souverainistes » sont en réalité des gens que l’on peut qualifier comme « de droite » car ils se prononcent contre les bases mêmes de la démocratie.” Anarchistes, sociaux-démocrates, ultra-libéraux, même combat ? Qu’on se rassure cependant : “le retour des Nations n’implique nullement celui du nationalisme et du bellicisme.” Ouf !

Source : russeurope.hypotheses.org/4402