Jean-Loup Amselle : « On assiste à une racialisation du débat politique »

Après Philippe Corcuff, nous donnons la parole à l’anthropologue Jean-Loup Amselle, auteur lui aussi d’un livre sorti récemment sur le confusionnisme politique, Les nouveaux rouges-bruns – Le racisme qui vient1. Nous l’avons rencontré début janvier, au lendemain de l’attentat qui a frappé Charlie Hebdo2.

couv_amselle_rouges-bruns_hd_cadreConfusionnisme.info : Pourquoi avoir choisi ce titre, sachant que le terme de « rouges-bruns » fait souvent polémique, et qu’est-ce que vous entendez par là ?

Jean-Loup Amselle : J’ai choisi ce terme de « nouveaux rouges-bruns » parce que pour moi ces « rouges-bruns » sont différents des non-conformistes des années 19303 je pense qu’on n’assiste pas à une résurgence de ce qui s’est passé dans les années 1930 avec le 6 février 1934, les ligues, etc. contrairement à ce qu’affirment d’autres auteurs pour lesquels j’ai la plus grande estime d’ailleurs comme Luc Boltanski, Philippe Corcuff ou d’autres. Je précise ce que j’entends par « rouges-bruns » : ce sont ces intellectuels, ces penseurs qui sont passés de la gauche et de l’extrême gauche à la droite et à l’extrême droite. C’était quelque chose qui s’est passé dans l’entre deux guerres avec Jacques Doriot par exemple, qui est passé du communisme au nazisme4. Mais pour moi, ce phénomène des rouges-bruns, donc ce passage de l’extrême gauche à l’extrême droite est original et nouveau, c’est-à-dire qu’il ne reproduit pas ce qui s’est passé dans les années 1930 mais s’inscrit dans une conjoncture qui est postérieure à la Seconde guerre mondiale et qui est marquée par la prévalence des idées venant de l’ethnologie ou de l’anthropologie et du post-colonialisme. Alors je cite dans le livre un certain nombre de précurseurs de ces nouveaux rouges-bruns comme Roger Garaudy, Jacques Vergès, Serge Thion, etc., ce dernier que j’ai connu d’ailleurs, ayant fait mes études de sociologie avec lui. Il était anti-impérialiste à l’époque et est devenu révisionniste, mais sur une base post-coloniale5 et là on voit qu’il y a un lien potentiel entre post-colonialisme et négationnisme, puisque étant donné les crimes qui ont été commis par le capitalisme dans le cadre de la colonisation, la traite et l’esclavagisme, cela relativiserait la singularité de l’extermination des Juifs d’Europe – je me refuse à employer le terme de « Shoah » ou d’« Holocauste » qui sont des termes religieux et n’ont pas pour moi de signification historique ou sociologique. Donc, on est dans une conjoncture nouvelle qui s’inscrit dans une configuration à la fois anthropologique et post-coloniale. Anthropologique parce qu’on voit que des penseurs rouges-bruns, comme le sont à mon avis Jean-Claude Michéa ou Jean-Pierre Le Goff, qui s’appuient beaucoup sur l’ethnographie, l’ethnologie et l’anthropologie pour affirmer leur attachement à certaines traditions des sociétés paysannes ou exotiques par exemple, ou pour défendre l’école républicaine contre sa dégradation (là cela renvoie aussi à des gens qui n’ont jamais été de gauche comme Alain Finkielkraut). C’est une espèce de nébuleuse et il y a un air de famille entre tous ces gens-là. Et cette conjoncture primitiviste et plus précisément post-coloniale, on pourrait la caractériser comme étant régie par le principe du « deux poids deux mesures », c’est-à-dire cette vision selon laquelle dès qu’on touche à un cheveu d’un Juif cela deviendrait un drame alors que quand on s’en prend aux musulmans, aux Noirs ou aux Africains, il ne se passerait rien et que cela passerait comme une lettre à La Poste.

Confusionnisme.info : Mais en même temps, ces discours ne sortent pas de nulle part, c’est-à-dire que de fait, ceux qui ont commis des crimes en Algérie par exemple n’ont jamais été punis et en particulier on se souvient qu’Ausaresses avait pignon sur rue dans les médias pour raconter qu’il avait torturé là-bas6. Et effectivement, vous critiquez beaucoup par exemple les Indigènes de la République7 mais ils viennent aussi de là finalement ces groupes. Est-ce que vous pouvez développer cet aspect ?

Jean-Loup Amselle : Alors évidemment, je ne veux absolument pas nier l’existence de discriminations à l’égard des Noirs et des Arabes, etc. Mais le problème c’est que lorsque on énonce des identités comme la « négritude », des identités qui ont été stigmatisées et qu’on les retourne pour en faire un objet de fierté, il reste quelque chose de ce qui a été retourné, il reste quelque chose du présupposé. Affirmer sa « négritude », c’est reprendre aussi le stigmate de « nègre » tel qu’il a été accolé à certains groupes, à certaines populations. Et je trouve que chez les Indigènes de la République, ou dans des groupes comme le Conseil représentatif des organisations noires de France (Cran) ou d’autres organisations, il y a quelque chose qui relève de ce que j’appelle l’action d’entrepreneurs d’identités, de cette espèce de business identitaire qui consiste à essentialiser certains traits, ce qui aboutit dans certains cas, et dans pas mal de cas même, à une forme de racisme. Par exemple, chez les Indigènes de la République, quand on parle de la « gauche blanche »8 : au fond, cela veut dire que les oppositions politiques gauche-droite n’ont plus court et ne veulent plus rien dire, car si on dit « gauche blanche », cela signifie qu’il y a une espèce de racisation ou de racialisation du débat politique, parce que dans la « gauche » il n’y a pas que des Blancs et dans la droite il y a aussi des Noirs, il y a aussi des Arabes. Il y a même maintenant des musulmans d’extrême droite. Donc tout cela aboutit à une racialisation de la société et du débat politique qui est profondément néfaste de mon point de vue parce que j’ai la faiblesse d’être universaliste, internationaliste, marxiste. Ce n’est peut-être pas du goût de tout le monde et cela paraît peut-être un peu ringard mais en tout cas c’est le cas. Et c’est ce qui me choque dans l’attitude de ces identitaires. Il y a les identitaires à l’extrême droite mais il y a aussi des identitaires à ce qui est peut-être l’extrême gauche9. Donc le débat politique en France – et pas seulement en France – devient un débat qui est animé surtout par la question de l’identité, et du coup toute la question sociale, la lutte de classes etc. est complètement évacuée.

Confusionnisme.info : Nous avions envie d’évoquer avec vous le concept de « racisme anti-Blancs » que vous traitez dans votre livre. Là pour le coup c’est assez épidermique, notamment parce qu’il qui vient de l’extrême droite et que justement les Indigènes ont fait l’objet de procès de la part d’une organisation catholique traditionaliste, l’Agrif 10, qui les a accusés de « racisme anti-Blancs »11. Ensuite, ce concept a effectivement été repris par des organisations antiracistes12, vous en parlez, mais elles ont été vertement critiquées pour cela, la question étant de savoir si on peut parler de racisme lorsqu’il s’agit de stigmatiser le groupe dominant et si cela revêt exactement la même réalité que le racisme plus classique.

Jean-Loup Amselle : Oui, et bien je crois tout d’abord que c’est devenu une réalité parce qu’il y a des gens qui ont été condamnés pour racisme anti-Blancs, donc cela devient une réalité juridique et une réalité qui a un certain poids au niveau social, mais je pense que le fait même par exemple de parler de « gauche blanche », cela participe quand même de quelque chose qui est de l’ordre du racisme, même si on peut débattre sur les mots, et d’un racisme qui est dirigé contre les Blancs.

Confusionnisme.info : On dirait « racisme » ou « essentialisme » dans le cas des Indigènes ?

L’essentialisme, je trouve que c’est très proche du racisme. A partir du moment où vous essentialisez une identité, vous en faites un groupe racial. Il me semble qu’en France il y a un renforcement mutuel de positions racistes de droite ou d’extrême droite, c’est à dire celles qui sont relatives aux Français dits « de souche » et puis à l’opposé une essentialisation des Noirs, des Arabes, etc. Ces deux essentialisations se répondent donc et font monter la mayonnaise raciste. Et du coup, des positions comme celles de Christophe Guilluy ou de Laurent Bouvet sur « l’insécurité culturelle »13 qui moi me hérissent, sont au fond le symétrique et l’inverse de positions de groupes qui prétendent qu’ils sont les porte-paroles auto-proclamés de « minorités » – parce que là aussi il faudrait s’interroger sur ce qu’on entend par « minorités » – qui sont des groupes construits pour les besoins de la cause à défendre. C’est-à-dire qu’on unifie des gens qui sont émiettés, fragmentés etc. pour les besoins de l’organisation que l’on prétend diriger.

Confusionnisme.info : Outre l’existence d’une réalité juridique, peut-on dire pour autant, si on considère que le racisme doit être définit comme un système de domination, que lesdits Blancs en tant que groupe dominant sont victimes de racisme dans notre société au même titre que les Arabes, les Noirs, etc. ? Le concept de racisme anti-Blancs n’est-il pas dans ce contexte aussi un outil de propagande utilisé par certaines franges racistes du groupe dominant définit comme « blanc » pour nier les discriminations subies par les dominés (devenus comme par magie les discriminants), voire pour en faire reposer la faute sur eux, dans une logique déjà connue par exemple s’agissant des Juifs (qui seraient suivant cette logique tenus pour responsables de l’antisémitisme et des persécutions qu’ils ont subies au cours de l’histoire)14 ?

Jean-Loup Amselle : La question du “racisme anti-Blancs” est compliquée, ne serait-ce que parce que cette expression qui fait des “Blancs” une race est malheureuse. Elle renvoie par ailleurs à l’ancienne question du “racisme à rebours” ou “reverse racism” qui dans le contexte nord-américain des années 1960 était vue comme la juste réponse du groupe discriminé des Noirs américains. Traiter quelqu’un de “sale Blanc” n’a pas en effet pour conséquence de discriminer cet individu, ce n’est qu’une insulte à caractère individuel. En revanche, comment caractériser le racisme dirigé contre des non-discriminés, à savoir l’antisémitisme dans notre société ? Certes, les Juifs ne sont pas des « blancs » et en tout cas pas ils ne sont “plus” blancs que les musulmans du Maghreb au voisinage desquels certains d’entre eux vivaient il n’y a pas si longtemps. Par ailleurs, dans la France des années 2000, ils ne sont pas spécialement discriminés et pourtant ils sont victimes de cette forme de racisme qu’est l’antisémitisme et qui provient entre autres de personnes discriminées. L’attentat contre  l’hypermarché kascher de la Porte de Vincennes ou les propos de Moussa Coulibaly ne visent pas les Blancs, et pourtant ils ne visent pas non plus des individus isolés mais bel et bien un groupe : celui des Juifs15. Cette forme de racisme dirigé vers un groupe non-discriminé est-elle moins grave que l’autre ?

Confusionnisme.info : Pour en revenir aux Indigènes, c’est vrai qu’ils n’ont pas de base sociale y compris dans les banlieues, c’est un groupe essentiellement intellectuel composé d’universitaires qui sont eux-mêmes un produit de la « méritocratie » à la française. Néanmoins, est-ce qu’on ne peut pas dire que par exemple les habitants des banlieues d’origine immigrée partagent cette réalité commune d’être discriminés et en ce sens-là forment de fait une sorte de « communauté » ?

Jean-Loup Amselle : Alors, qu’il y ait des gens discriminés c’est sûr, qu’il faille les définir en termes raciaux, ethniques, culturels, etc. c’est moins sûr parce que dans les quartiers dits « défavorisés », les Zep, les quartiers « difficiles » quel que soit le vocable dont on les affuble, il y a des gens de toutes origines. Il y a des Français, il y a des gens qui ne le sont pas et puis il y a des Blancs, il y a des Noirs, il y a des Arabes, il y a aussi des Rroms… Ce sont des quartiers extrêmement composites. Alors qu’il y ait une discrimination qui s’opère sur une base géographique, cela je le concède et je l’accepte volontiers et je crois que le fait même de venir d’un certain quartier suffit à vous catégoriser socialement, indépendamment du fait que vous êtes noir, africain, arabe, musulman, etc., etc., indépendamment du nom que vous portez : même si vous vous appelez Ornella Guyet mais que vous venez de la cité des 4000 à la Courneuve, cela suffit pour vous barrer lorsque vous cherchez un emploi. Dans un CV, l’adresse suffit pour vous discriminer, précisément16.

Confusionnisme.info : Alors vous ne parlez évidemment pas que des Indigènes. Tout le monde en prend un petit peu pour son grade dans ce livre. En particulier, vous revenez sur cet aspect qui tend à faire un parallèle entre ce qu’on appelle le « racisme anti-Blancs » et l’antisémitisme.

Jean-Loup Amselle : Oui, je pense que caractériser les Juifs comme « blancs », cela pose problème.

Confusionnisme.info : Pouvez-vous préciser qui fait ce genre de caractérisation ?

Jean-Loup Amselle : Quand il y a des attentats antisémites comme ceux qui ont eu lieu à Toulouse ou à Bruxelles17, il y a eu des prises de position dans la presse dénonçant un « racisme anti-Blancs ». Mais on peut aussi discuter du reste de ce qu’on entend par « Juif ». D’abord il n’y a pas de peuple juif, pour moi, comme l’a montré Shlomo Sand, c’est une invention18. Mais en particulier pour les Juifs originaires du Maghreb, de Tunisie, d’Algérie et du Maroc – là encore il faudrait préciser parce qu’il y a différents groupes : il y a des Juifs d’origine berbère, il y en a d’autres qui sont d’origine arabe, d’autres qui sont venus à une période récente sous l’occupation française – en quoi seraient-ils plus « blancs » que leurs compatriotes ou leurs anciens compatriotes musulmans ?

Confusionnisme.info : Sans compter que du fait de leur couleur de peau, ils peuvent très bien être présumés musulmans et victimes des préjugés anti-arabes.

Jean-Loup Amselle : Ah oui, bien sûr. Ce que je veux dire, c’est que même si on l’oublie, il y a des juifs arabes, qui parlent arabe. Simplement, en Tunisie, en Algérie et au Maroc il y avait des gens arabophones qui étaient soit musulmans, soit juifs ou même chrétiens. Donc, dire que lorsqu’il y a des attentats antisémites il s’agit de « racisme anti-blancs », à mon avis c’est une grave erreur.

Confusionnisme.info : Plus généralement, vous considérez comme relevant de ces discours identitaires des discours qui sont beaucoup plus classiques puisqu’ils appartiennent au champ républicain ou laïciste. Pour vous, ces discours auxquels nous sommes pourtant habitués relèvent donc  aussi de cette « fracture identitaire » ou de ce « conflit identitaire ».

Jean-Loup Amselle : Absolument. La laïcité, si elle est défendue mordicus, est à mon avis une forme d’islamophobie. L’islamophobie est un racisme fondé sur l’islam, qui vaut pour la race parce que c’est surtout à l’encontre des musulmans qu’elle est dirigée. A ce propos, j’avais été invité par le Grand Orient de France à présenter mon livre L’ethnicisation de la France19 et j’avais remarqué dans le public, au moment des questions, des positions très hostiles à l’islam alors même, et c’est cela qui était assez étonnant, que les gens qui assistaient à mon exposé étaient revêtus de l’uniforme rituel franc-maçon. Ce n’est pas une critique que je leur adresse, mais en tout cas c’est bizarre : c’est « faites ce que je vous dis mais ne faites pas ce que je fais ».

Confusionnisme.info : Il y a différents degrés, ce sont des discours qui recouvrent un spectre politique qui va de la gauche républicaine et même du front de gauche jusqu’au Front national, sans dire que l’un et l’autre se valent bien évidemment, mais disons que c’est une espèce de fonds commun qu’on entend dans les discours.

Jean-Loup Amselle : C’est ça. Et ça je crois que c’est tout à fait dommageable. Évidemment, on peut comprendre : lorsque Le Canard enchaîné ou Charlie Hebdo « bouffent du curé », ils ne « bouffent » pas seulement du curé musulman : ils « bouffent » du curé juif, ils “bouffent” du curé chrétien ou catholique. Ils s’en prennent à toutes les religions, on ne peut pas dire qu’ils sont islamophobes, mais il n’empêche que dans la situation actuelle – et d’ailleurs cela nous permet d’évoquer l’actualité la plus récente et la plus brûlante – s’en prendre à l’islam, encourager et défendre les caricatures de Mahomet est problématique. Je pense que la laïcité doit être une laïcité « ouverte » en tout cas telle que je la conçois et elle ne peut se défendre que sur la base de l’égalité de traitement qui est accordée aux différentes religions20. S’il n’y a pas égalité de traitement, à ce moment-là, la laïcité ne peut pas se défendre. Et c’est le cas en France, puisqu’il y a un traitement inégalitaire des différentes religions, puisque l’État français subventionne l’enseignement catholique, subventionne l’enseignement juif mais qu’en fait il y a très peu d’écoles musulmanes et on sait que les mosquées posent des problèmes aussi pour ce qui est de leur financement, lorsqu’elles ne reçoivent pas des subsides des pays musulmans (par exemple la mosquée de Poitiers qui n’est toujours pas terminée, ou celle de Strasbourg dont la construction a pris des années).

Confusionnisme.info : Une autre notion que vous associez à ces questions identitaires et qui là aussi pourrait surprendre car elle a une dimension internationale, c’est celle de « diaspora ». Mais n’existe-t-il pas de fait des diasporas, par exemple la diaspora arménienne soutient beaucoup le pays Arménie, même économiquement ? Donc objectivement, est-ce qu’il n’existe pas de fait une communauté arménienne internationale, pour prendre cet exemple-là, mais ce n’est pas le seul ?

Jean-Loup Amselle : Non, c’est clair. Ce que je critique dans l’utilisation du terme « diaspora », c’est qu’à l’origine il s’agit d’un terme qui désigne la dispersion d’un peuple et donc cela suppose déjà qu’il y ait un peuple et en outre on accole à la signification de ce terme celui d’une « communauté » qui serait précisément une « communauté organique », c’est-à-dire composée de gens qui fonctionnent ensemble, qui sont unis par certains liens et qui financent le pays d’origine, la terre-mère en quelque sorte. Or, je pense que cela pose un problème par exemple pour les Juifs de dire qu’Israël est leur patrie, leur terre-mère ou leur pays d’origine. Personnellement je suis juif et je ne considère pas qu’Israël soit ma patrie d’origine ou ma terre-mère, etc. Et on sait, par exemple, toujours pour ce qui concerne les juifs justement, qu’il y a eu énormément de conversions, que des gens se sont convertis au judaïsme et donc que les Juifs qui se définissent comme juifs actuellement , à un titre ou à un autre, ne sont pas les descendants des douze tribus d’Israël. C’est une création historique continue et donc parler de « diaspora » cela voudrait dire que les Juifs, tous les Juifs qui sont présents à la surface de la terre – ou tous les Arméniens ou tous les Chinois etc. – sont les descendants de ceux qui vivaient il y a 5000 ans sur la terre d’Israël – ou en Arménie, ou en Chine. Cela exclut aussi tous les inter-mariages qui se sont produits pour chacun de ces groupes. Par exemple, dire qu’il existe une diaspora africaine aux Etats-Unis, c’est oublier que les esclaves qui sont arrivés aux Etats-Unis ou au Nouveau monde depuis les 15e, 16e et 17e siècles se sont mélangés avec des Indiens, avec des Blancs, avec tous les gens qui étaient présents sur place. Par exemple, je me souviens d’une discussion qui est intervenue au moment de la polémique autour d’Exhibit B21, lors d’une conférence qui a été donnée par le « Collectif contre Exhibit B », conférence au cours de laquelle un écrivain et dramaturge, Claude Ribbe, a parlé d’« Afro-descendants » opposés aux « Euro-descendants ». Si on définit par exemple les Antillais ou les Africains-Américains comme des « Afro-descendants », cela exclut du même coup tous leurs autres ascendants, qu’ils soient indiens, blancs, ou autres. Donc là aussi il y a une conception essentialiste, racialisée des identités qui sont revendiquées actuellement.

Confusionnisme.info : D’ailleurs après tout, si on remonte vraiment loin, nous sommes tous originaires d’Afrique, donc à partir de là nous serions tous “afro-descendants”.

Jean-Loup Amselle : Oui bien sûr, on est tous originaires d’Afrique et en même temps depuis que nos ancêtres ont quitté l’Afrique il y a eu des tas de mélanges avec d’autres groupes, d’autres populations, d’autres individus.

Confusionnisme.info : Une autre notion que vous abordez c’est celle de « populisme ». Alors là aussi c’est un concept qui pose problème auprès des sociologues ou des politistes qui trouvent que c’est un concept médiatique à la fois vague et pas toujours très judicieux ni très rigoureux d’un point de vue scientifique22. Du coup, est-ce que vous pouvez vous nous expliquer ce que vous entendez par là et quels sont les dangers de ce populisme ?

Jean-Loup Amselle : Dans le dernier chapitre de ce livre, j’essaye de retracer un tableau de l’évolution de l’anthropologie marxiste en France depuis les années 1960 pour montrer justement que la plupart des anthropologues qui se définissaient à un moment ou à un autre comme marxistes ont abandonné le marxisme pour rallier tous plus ou moins les positions de Claude Lévi-Strauss, anthropologue qu’on peut définir à la fois comme structuraliste mais aussi culturaliste primitiviste. En effet, il y a chez lui l’idée que toutes les cultures se valent, qu’il n’y a pas de hiérarchisation des cultures, ce qui est vrai d’une certaine façon mais ce qui est aussi gênant parce que précisément cela tend à considérer chaque culture comme une monade, une catégorie éternelle, pérenne etc., une espèce d’essence qui se perpétuerait sans variations au cours de l’histoire. Et je pense aussi que cela aboutit à oublier le logiciel des organisations révolutionnaires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine des années 1960-1970, c’est-à-dire le marxisme, la lutte des classes, etc. pour se replier vers les cultures des groupes « indigènes ». Là encore ce sont les ONG, les entrepreneurs d’identités qui ont tendance à doter de caractéristiques éternelles, pérennes, essentialisées les cultures des peuples qu’ils entendent ou qu’ils prétendent représenter. Donc il y a là une sorte de populisme. On assiste à une forme d’ethnicisation à l’échelle globale, c’est-à-dire à une disparition de ce que j’appelle les entailles horizontales – la lutte de classes – au profit d’entailles verticales – les revendications identitaires. Et on voit cela aussi en France avec les « bonnets rouges » en Bretagne23 ou bien les revendications concernant la spécificité de la culture alsacienne dans le cadre de la réforme territoriale.

Confusionnisme.info : Donc ce que vous appelez populisme, ce n’est pas ce que l’on entend couramment presque comme un synonyme de « démagogie », c’est en fait un concept qui désigne cette tendance essentialiste au niveau des peuples.

Jean-Loup Amselle : Oui, au niveau des cultures et des peuples, c’est-à-dire le fait de mettre en avant aux dépens des clivages internes, sociaux etc. qui existent au sein de chaque région, chaque pays, chaque culture etc. une espèce d’unification des différentes composantes, qu’il s’agisse des composantes nationales, régionales, ethniques ou culturelles.

Confusionnisme.info : On voit bien la disparition de cette analyse en termes de lutte des classes, mais en même temps, est-ce que la lutte des classes seule suffit à analyser les conflits qui traversent la société notamment en termes de discriminations, comment articuler les deux ? C’est un reproche que vous fait Philippe Corcuff que nous avons également interviewé d’accorder trop d’importance à cette notion de lutte des classes au détriment d’autres problématiques en termes de dominations qui lui sont à la fois liées et différentes.

Jean-Loup Amselle : Oui alors là je pense que vous faites allusion au féminisme, à la domination masculine…

Confusionnisme.info : Oui mais aussi aux discriminations à l’embauche dont nous parlions tout à l’heure liées au fait d’habiter certains quartiers, à celles liées à l’homosexualité, disons l’ensemble de ces problématiques qui n’apparaissent pas forcément directement liées à la lutte des classes, qu’on peu y articuler mais pas complètement… Comment peut-on y remettre peut-être un peu de lutte des classes sans renoncer à leurs spécificité ni dire – mais peut-être n’êtes vous pas d’accord avec cela – qu’il y aurait des luttes prioritaires sur d’autres, parce que c’est un discours qu’on entend aussi souvent ?

Jean-Loup Amselle : Il ne s’agit pas de dire qu’il y aurait des luttes prioritaires par rapport à d’autres mais simplement qu’il y a un oubli de ces questions de structuration en termes de classes sociales. Par exemple, il y a des discussions à l’intérieur du mouvement féministe, du mouvement gay, homosexuel, etc. A l’intérieur du mouvement féministe, il y a toute une nouvelle approche en terme d’intersectionnalité. Par exemple aux États-Unis, il faut croiser la domination dont sont victimes les femmes avec celle dont sont victimes les femmes noires, qui est spécifique ou avec la domination dont elles sont victimes selon la position qu’elles occupent dans la hiérarchie sociale. En ce qui concerne le mouvement gay, qui est considéré par les Indigènes de la République, comme étant une imposition coloniale de l’Occident, notamment sur la culture arabo-musulmane puisque certains des porte-paroles des Indigènes de la république disent qu’il y a certes des attitudes ou des postures homo-érotiques mais que l’homosexualité ne se vit pas à visage découvert, qu’il n’y a pas de couples homosexuels, etc.24 Là encore, cela pèche par défaut d’une analyse de classe, parce que ce n’est pas vrai : cela dépend des milieux. Par exemple, au Maroc, c’est sûr que dans les milieux populaires des homosexuels ne peuvent pas vivre en couple mais par contre dans le jet-set, cela n’a aucune espèce d’importance et des homosexuels peuvent vivre ouvertement en couple25. Donc là aussi je crois qu’il faut réintroduire sinon la lutte de classes, du moins une analyse en termes de classes à l’intérieur du féminisme, à l’intérieur du mouvement gay ou même à l’intérieur des mouvements qui prétendent revendiquer les intérêts des minorités discriminées. Même la catégorie de « minorité » mériterait d’être déconstruite à cet égard.

Confusionnisme.info : Du coup, allez-y…

Jean-Loup Amselle : Comme vous le disiez au début de cet entretien, les porte-parole de ces minorités discriminées appartiennent à l’élite. Il suffit d’examiner leur CV. Mais cela c’est une vieille histoire, cela existait dans les partis communistes aussi.

Confusionnisme.info : Oui, ce n’est pas propre au mouvement anti-raciste. Encore aujourd’hui quand on regarde la composition sociale des mouvements libertaires ou de gauche radicale, il en est de même.

Jean-Loup Amselle : Bien sûr. Le problème c’est de parler « au nom de», la question est celle du porte-parolat. Qui parle au nom de qui ? Et je crois que le populisme c’est aussi cela, c’est-à-dire le fait de projeter sur le peuple, sur les gens qu’on prétend représenter, des valeurs qui ne sont pas forcément les leurs.

Confusionnisme.info : Concernant ces notions d’essentialisation et de primitivisme, c’est intéressant de revenir dessus. Par exemple, ce type de discours est tenu par quelqu’un comme Serge Latouche, un des théoriciens de la décroissance26, mais ce dernier est lui-même un peu marginal au sein du mouvement écologiste. Ou alors, à l’extrême droite, du côté d’Alain de Benoist, qui s’il a une grande influence intellectuelle, n’est pas un personnage public et médiatique se situant sur le devant de la scène. Vous vous avez l’air de penser que c’est beaucoup plus répandu qu’on ne le croit, ce type de discours.

Jean-Loup Amselle : Je pense qu’étant donné l’audience qu’a Michéa en particulier…

Confusionnisme.info : Pour nos lecteurs, pouvez-vous préciser qui c’est et quels problèmes il pose ?

Jean-Loup Amselle : Michéa, c’est quelqu’un qui vient du Parti communiste aussi, qui est très critique à l’égard du capitalisme – c’est pour cela que je dis qu’il fait partie de la « gauche du travail »27 – mais qui en même temps défend les valeurs d’entraide du peuple, celles de la famille, etc. contre l’élite. Il défend des choses assez extraordinaires. Par exemple, il a fait un livre sur le football dans lequel il oppose la passe, qui serait populaire, au but qui serait aristocratique, comme si un geste sportif pouvait être attribué automatiquement à une catégorie sociale, ce qui n’a pas de sens. Un même item, un même objet, un même geste, peut être successivement être de nature populaire ou élitiste. Il s’appuie sur les traditions d’entraide supposées des communautés rurales d’autrefois dans la France profonde, et puis aussi sur des exemples tirés de l’ethnologie, des peuples exotiques… C’est assez vague chez lui, mais enfin il y a une justification ethnologique, ce qui est nouveau et ce qui différence justement ces rouges-bruns de ceux des années 1930, parce que là il n’y avait pas du tout de référence à l’ethnologie. Donc il s’appuie sur les Dogons, les Yanomamis, etc. Ce sont des références de deuxième main, mais c’est quand même intéressant parce qu’on voit là que l’ethnologie a un usage directement politique. Il s’agit de faire référence à un monde que nous avons perdu28. Or, c’est totalement faux du point de vue anthropologique, parce que ce qu’on décrit comme étant les merveilleuses traditions d’entraide des communautés villageoises africaines ou autres, c’est vraiment du pipeau. C’est-à-dire – et cela, d’autres anthropologues l’ont montré – que dans les villages africains, il règne une espèce de totalitarisme, de terreur, etc. et de ce point de vue-là, la sorcellerie joue un rôle de maintien de l’ordre qui est tout à fait patent, c’est une forme de paranoïa collective…

Confusionnisme.info : A ce point-là ?

Jean-Loup Amselle : Ah oui, absolument. Cette paranoïa fait qu’en Afrique, tout ce qui vous arrive n’est jamais dû au hasard, que ce soit une maladie, la perte de votre travail… C’est toujours dû à l’action maléfique d’un ennemi. D’où le rôle des devins, des magiciens, des marabouts, etc. qui sont chargés d’identifier l’ennemi et de le neutraliser. Donc si vous voulez, il y a une espèce de maintien de l’ordre dans ces communautés qui est loin d’en faire un paradis comme nous les décrivent Michéa ou Jean-Pierre Le Goff dans son livre sur Cadenet pour lequel il a eu un grand prix de l’Académie française29. Dans ce livre, il nous décrit Cadenet, village du Lubéron au sein duquel aurait régné une harmonie qui aurait été détruite par l’arrivée des touristes et des bourgeois. Non ! C’était l’horreur ! La vie villageoise, que ce soit en France ou ailleurs, c’était, à certains égards, quelque chose d’horrible. Cela a été analysé en France aussi : la sorcellerie dans le bocage, etc.30 Donc ce sont des fariboles tout ceci. Et malheureusement, c’est là-dessus que repose cet espèce de conservatisme populiste qui alimente ce phénomène rouge-brun.

Confusionnisme.info : En même temps, Michéa c’est pareil : c’est un intellectuel, mais en dehors des cercles intellectuels, il est relativement méconnu, même au sein de la gauche radicale. Il y a des tas de militants dans les organisations de gauche ou anarchistes qui n’ont absolument jamais entendu parler de Michéa, donc quelle est l’influence réelle de tous ces gens ?

Jean-Loup Amselle : Elle existe, puisqu’il vend quand même ses livres à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Je crois qu’il se définit maintenant comme libertaire, non31 ? C’est pour cela que Corcuff d’ailleurs le ménage. J’en ai discuté avec des membres du Parti communiste, qui comprenaient mal ce que je reprochais à Michéa. Et il a une audience aussi au sein de l’extrême droite parce que ses idées sont utilisées par Marine Le Pen.

Confusionnisme.info : D’ailleurs, s’agissant de l’extrême droite, un de ses biographes, Charles Robin, a des liens avec Egalité et Réconciliation, l’organisation présidée par Alain Soral32.

Jean-Loup Amselle : Il y a un air de famille, qui n’est pas direct, il est souvent médiatisé, mais on retrouve quand même une sorte de configuration rouge-brune entre tous ces gens. Sans parler de Dieudonné, évidemment, qui lui aussi est venu de l’anti-impérialisme avant de virer à l’extrême droite et de rejoindre Jean-Marie Le Pen, ou Farida Belghoul33, etc.

Confusionnisme.info : Pour conclure, c’est peut-être un peu délicat de réagir à chaud à l’actualité brûlante qui démontre ces tensions qu’il y a actuellement en France, mais nous nous étions dit dit que nous terminerions là-dessus. Qu’est-ce que vous voulez en dire ?

Jean-Loup Amselle : Moi je pense qu’on est entrés depuis plusieurs années dans une espèce de guerre en réalité.

Confusionnisme.info : Le mot n’est-il pas trop fort ? Parce que tout de même, nous ne sommes pas en Irak…

Jean-Loup Amselle : Non, mais il y a un nouveau type de conflit asymétrique. Je ne parlerai pas de « choc des civilisations » mais de conflit de croisades, parce qu’il y a une croisade, c’est sûr, islamiste, mais il y a une anti-croisade occidentale… Enfin, il ne faut quand même pas oublier que la position du gouvernement français est très pro-israélienne et anti-palestinienne, même si elle ne se définit pas comme telle, et que de façon générale il y a une politique anti-musulmane menée par le gouvernement français. Alors, évidemment, c’est avec la justification qu’on s’en prend à des djihadistes par exemple au Mali, qu’on appelle « terroristes ». Mais « terroristes », cela ne veut absolument rien dire. Le gouvernement a aussi une position très anti-musulmane en Centrafrique où l’armée française a défendu les intérêts des chrétiens contre ceux des musulmans. A mon avis, tout ceci, joint aux succès éditoriaux de gens comme Eric Zemmour ou Alain Finkielkraut – qui véhicule les idées de Renaud Camus sur « le grand remplacement »34 ce fantasme d’une disparition d’une culture française « éternelle » et complètement essentialisée, et de dégradation de l’école républicaine etc. – ou Michel Houellebecq tout récemment, s’inscrit dans un climat délétère. Bernard Maris, le pauvre qui a été assassiné hier, qui était actionnaire de Charlie Hebdo, a écrit un livre sur « Michel Houellebecq économiste »35 !

Confusionnisme.info : On se souvient des propos de Houllebecq sur l’islam qui serait « la religion la plus con »36 mais les idées économiques de Michel Houellebecq, c’est étonnant : c’est un romancier, et après avoir lu quelques un de ses écrits nous n’avons pas remarqué qu’il y avait spécialement d’idées économiques dedans. Qu’est-ce que cela veut donc dire ?

Jean-Loup Amselle : Non, mais il trouvait en filigrane peut-être, dans les romans de Michel Houellebecq des idées économiques qui lui agréaient. De façon générale, on assiste à une espèce de droitisation ou d’extrême-droitisation de la pensée en France, à une radicalisation de la droite et une extrême droitisation même de la droite et donc à un virage à droite du parallélogramme de forces intellectuello-politiques à base d’islamophobie, et ce carnage horrible qui a eu lieu hier, c’est aussi un peu la conséquence de ceci. Donc moi je suis Charlie mais je ne suis pas Charlie. Mais malheureusement, on ne peut pas prendre parti dans le cadre de cette conjoncture parce que c’est très difficile, parce qu’on est dans le registre de l’émotion, dans le registre de la mobilisation nationale, de l’unité, de l’unanimité nationale. François Hollande a invité Nicolas Sarkozy à l’Elysée, etc., donc il instrumentalise aussi cette situation pour se relancer dans le jeu politique et dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017. On est en plein jeu identitaire encore une fois, et donc c’est difficile de faire émerger des questions sociales.

Confusionnisme.info : Comment voyez-vous l’avenir et l’évolution des choses dans les mois et années à venir, si tant est qu’il soit possible de faire de la prospective ?

Jean-Loup Amselle : Effectivement, on ne peut pas augurer de l’avenir mais c’est vrai que c’est assez inquiétant et ce qui me frappe c’est que d’un côté, il y a un rejet de l’islam et des musulmans par de larges fractions de la population qui ne sont pas forcément des « Français de souche » pour autant que cela veuille dire quelque chose. Ce sont souvent des gens dont les parents sont venus en France et qui sont des « Français de première génération », et ce sont souvent ceux-là les plus racistes d’ailleurs. Par exemple, je connais quelqu’un dans le Midi et qui est le fils d’un docker grec qui est arrivé à Marseille et qui est quelqu’un d’extrêmement raciste, hostile aux Africains, aux Arabes et aux musulmans sur la base d’une identité européenne chrétienne. Ce ne sont pas des gens dont les ancêtres vivaient en France depuis des générations. Il y a même eu des conflits à Marseille entre familles d’origine maghrébine et Rroms. Ce sont souvent des conflits entre derniers arrivants et avant-derniers arrivés. Donc il y a une espèce d’islamophobie, et en même temps il y a des formes d’intégration de gens qui se définissent ou sont définis comme musulmans. Cette intégration, il faut la rechercher parfois dans des phénomènes assez étranges : par exemple, dans le fait que Farida Belghoul soit passée de la gauche à la droite et à l’extrême droite. Maintenant, il y a des musulmans et des Juifs au Front national. Cela traduit une certaine forme d’intégration à la vie politique française. Il y a des jeunes français qui se convertissent à l’islam. Alors certains deviennent djihadistes ce qui n’est pas forcément la meilleure chose, mais en tout cas c’est assez diversifié. Le paysage est assez brouillé, donc c’est difficile d’en tirer des conclusions, cela va dans tous les sens.

Confusionnisme.info : Cette notion d’intégration est souvent aussi mise en avant pour stigmatiser ceux qui « ne s’intègrent pas », sans qu’on sache jamais très bien ce qu’on entend par là. Il y a souvent un discours étatique ou médiatique derrière, on se souvient même sous Sarkozy de ce « Ministère de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale ». Du coup, des groupes comme les Indigènes, mais ceci peut s’entendre, dénoncent une espèce de chantage à l’intégration. Comment analyser cette notion ?

Jean-Loup Amselle : Comme je vous le disais, certains s’intègrent de façon paradoxale en devenant de droite ou d’extrême droite, contre cette tendance qu’on avait à assimiler « immigrés » et « de gauche ». En fait, on voit qu’il y a maintenant des gens « immigrés » – je n’aime pas ce terme d’ « immigrés », disons étrangers ou d’origine étrangère – qui sont de droite ou qui s’affilient à des mouvements de droite ou d’extrême droite. Contrairement à cette idée selon laquelle il n’y aurait pas d’intégration, en fait, il y a des phénomènes d’intégration paradoxaux, qui évidemment, d’un point de vue de gauche ou marxiste, sont dommageables, mais en même temps rassurants d’un certain point de vue parce que cela veut dire qu’il se passe des choses, que ce n’est pas totalement négatif et que ce sont des choses qu’on peut opposer justement aux discours de la droite et de l’extrême droite. Ces phénomènes peuvent déplaire d’ailleurs à des groupes comme les Indigènes de la République parce que ce n’est pas ceci qui leur convient, évidemment. Donc il faut à la fois être pessimiste d’un certain point de vue – quand on voit ce qu’il s’est passé hier, c’est sûr que c’est horrible – mais en même temps, la société française se transforme et intègre des valeurs qui n’étaient pas forcément les siennes. Il y a tout un phénomène de mélange qui se produit de façon continue et qui laisse espérer qu’on ne va pas vers quelque chose d’horrible.

Propos recueillis par Ornella Guyet.


Jean-Loup Amselle est anthroplogue et ethnologue africaniste. Il se situe dans la tradition marxiste. Il est directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS), rattaché au Centre d’études africaines (Ceaf) et rédacteur en chef des Cahiers d’études africaines. Il s’intéresse en particulier à la manière dont les cultures se nourrissent d’influences diverses.


On peut aussi, pour aller plus loin, lire la critique de son livre proposée par Ni Patrie Ni Frontières.


A (re)lire sur Confusionnisme.info :

Philippe Corcuff : « Le confusionnisme néoconservateur brouille l’espace idéologique »
“Pourquoi je n’irai pas au rassemblement contre l’islamophobie aux côtés de l’UOIF”
Gauche radicale, marxisme et question religieuse : une revue de presse
Houria Bouteldja, héritière d’Édouard Drumont ?
Christophe Guilluy, la « culture » et l’identité des « autochtones »


  1. Les Nouveaux rouges-bruns – Le racisme qui vient, éditions Lignes, 2014. Toutes les notes sont de la rédaction, même si certaines références nous ont été fournies par Jean-Loup Amselle. 

  2. Comme pour toutes les interviews que nous publions, il s’agit de donner la parole à un penseur que nous jugeons intéressant, et non d’endosser forcément l’ensemble de ses analyses. Cependant, il nous paraît utile de clarifier auprès de nos lecteurs les éventuels désaccords, divergences, réserves que nous aurions avec nos interlocuteurs, ainsi que notre propre vision de certaines problématiques qu’ils peuvent développer. Par exemple, ici, s’il est tout à fait vrai que certains discours prennent la défense de la laïcité comme un prétexte pour dissimuler un racisme pur et simple à l’égard en particulier des musulmans ou assimilés tels, nous pensons que le débat « laïcité ouverte » contre « laïcité fermée » est un faux débat et que ni l’une ni l’autre n’est à même de lutter contre les discriminations d’une part, les revendications identitaires d’où qu’elles viennent d’autre part. La question est complexe, car les religions ne sont à notre avis pas quelque chose dont il faut soutenir la promotion, mais en même temps, aucun croyant ne devrait se sentir lésé dans sa pratique collective ou individuelle, pour autant qu’elle ne cherche pas à empiéter sur la liberté des autres. Nous pensons également qu’il peut exister des critiques légitimes et non racistes de l’islam comme de toute religion, par exemple sur des bases matérialistes et rationalistes, mais sommes d’accord pour dire qu’il convient d’être très prudent lorsqu’on émet ce genre de critiques en appartenant soi-même au champ culturel dominant, dans un contexte occidental où la culture islamique (et pas seulement l’islam en tant que religion) et ceux qui s’y identifient ou y sont identifiés sont en permanence dénigrés et victimes de préjugés racistes, prenant parfois la critique de la religion comme prétexte. Enfin, s’agissant dudit « racisme anti-Blancs », si nous sommes d’accord pour constater qu’hélas il a pris une certaine réalité juridique et pour trouver problématiques les discours essentialistes tenus par exemple par les Indigènes de la République notamment à l’égard de ceux qu’ils caractérisent comme « Blancs » (mais pas que), nous ne pensons pas cependant que lesdits « Blancs » soient victimes d’un racisme structurel comme peuvent l’être d’autres catégories de population, et en ce sens nous ne pensons pas qu’il existe un « racisme anti-Blancs », terme en lui-même problématique car défini à la base par l’extrême droite. 

  3. Ce terme, forgé par un ouvrage éponyme de Jean-Loup Loubet del Bayle paru en 1969 aux éditions du Seuil et réédité aux éditions Points en 2001 désigne un courant intellectuel des années 1930 marqué par un refus de situer dans les mouvements d’idées établies et la recherche d’une autre voie qui ne serait ni fasciste, ni capitaliste, ni communiste. Critiquant également le parlementarisme, ces jeunes intellectuels réunis notamment autour des revues Esprit et Ordre nouveau et du mouvement Jeune Droite (composé de dissidents de l’Action française) se revendiquaient du « personnalisme » et prônaient une « révolution spirituelle » et la construction d’un « ordre nouveau » fondé sur une organisation « fédéraliste », « personnaliste et communautaire » des rapports sociaux. Après la crise du 6 février 1934 leurs itinéraires ont divergé mais leur influence s’est faite sentir tant du côté du régime de Vichy et de certaines de ses expériences « communautaires » (Chantiers de la Jeunesse, Jeune France, École des cadres d’Uriage) qu’au travers des programmes de certains mouvements de Résistance (Combat, Défense de la France, Organisation civile et militaire). 

  4. Jacques Doriot, militant, cadre et élu du parti communiste entre 1920 et 1934, a fondé en 1936 le Parti populaire français (PPF) qui est devenue l’une des deux principales formations collaborationnistes entre 1940 et 1944 avec le Rassemblement national populaire de Marcel Déat, issu lui de la SFIO. 

  5. Un parcours assez similaire à celui de Roger Garaudy, philosophe communiste (puis catholique, puis musulman) devenu négationniste – nous préférons ce terme à celui de « révisionniste » – par dévoiement de son engagement contre le colonialisme israélien. Serge Thion de son côté a également remis en question la caractérisation de génocide s’agissant des crimes commis par le régime des Khmers rouges au Cambodge. Quant à l’avocat Jacques Vergès, son parcours est plus complexe : d’abord connu pour avoir défendu des militants du FLN pendant la guerre d’Algérie ou plus tard ceux d’Action directe, il a également été le défenseur de divers chefs d’État africains mais surtout celui du chef de la Gestapo lyonnaise Klaus Barbie (surnommé « le boucher de Lyon ») ou pendant un temps de Slobodan Milošević. Sur Roger Garaudy, on peut lire la biographie que lui ont consacré en 2007 Michaël Prazan et Adrien Minard, Roger Garaudy, itinéraire d’une négation aux éditions Calmann-Lévy. Sur Jacques Vergès, on peut lire la critique qu’a fait du personnage le site libertaire Luftmenschen, qui l’accuse d’avoir trahi la mémoire des militants algériens en défendant Barbie. Et pour ceux qui ne connaîtraient pas ou très peu ces différents personnages, il est toujours possible de se référer à leurs fiches Wikipedia, qui résument assez bien leurs carrières : Roger Garaudy, Jacques Vergès, Serge Thion

  6. En 2001, le général Paul Aussaresses a publié aux éditions Perrin un livre intitulé Services spéciaux : Algérie 1955-1957. Quelques mois auparavant, il avait déjà reconnu dans les colonnes du journal Le Monde avoir pratiqué la torture en Algérie. Suite à la parution du livre, des poursuite judiciaires pour « apologie de crimes de guerre » ont été engagées contre lui, qui ont donné lieu à une condamnation bien dérisoire en comparaison des crimes commis, soit 7500 euros d’amende. D’autres plaintes ont été déposées pour les crimes de torture décrits dans son livre, qui n’ont pas pu connaître de suite, le général Aussaresses étant décédé en 2013 sans répondre de ses crimes. Une autre procédure a été invalidée sur la base des lois d’amnistie votées dans les mois et années ayant suivi la guerre. 

  7. Le terme « Indigènes de la République » désigne couramment le parti éponyme fondé en 2010 à la suite du mouvement des Indigènes de la République, association fondée dans la foulée de l’« Appel des indigènes de la République pour la tenue d’assises de l’anticolonialisme » dénonçant entre autres le caractère encore colonialiste de la politique de l’État français et la loi sur les signes religieux à l’école votée en 2004 qui relève selon eux également de cette politique. Cet appel, tant par son contenu que par la présence de certains signataires comme Tariq Ramadan, a suscité de nombreuses polémiques au sein du mouvement antiraciste, qui ne se sont jamais tues depuis. En effet, les idées et débats portés par les Indigènes de la République reçoivent dans le monde militant antiraciste, de gauche radicale et libertaire des échos sans commune mesure avec l’importance numérique du Pir, et régulièrement leurs déclarations et prises de positions dictent l’agenda politique de ces courants en matière d’antiracisme. Plus généralement, on peut désigner par « indigènes » les sympathisants même non encartés de ce mouvement et de ce parti. On peut par exemple considérer qu’appartiennent aux réseaux indigènes le site Les Mots sont importants (Lmsi.net) ou la maison d’édition La Fabrique. Du point de vue des Indigènes, ce terme s’applique plus largement aux populations autochtones des ex-colonies et à leurs descendants, qu’elles vivent en France ou dans les pays ex-colonisés. En effet, il vise à souligner, dans une logique d’inversion du stigmate, le lien qu’il y aurait selon eux entre les politiques néo-colonialistes actuelles de l’État, le racisme que subissent aujourd’hui ces populations en France et le passé colonial de la France, qui avait édicté un « Code de l’Indigénat » dans ses colonies à partir de 1881 faisant des autochtones des sujet de la France et non des citoyens à part entière. Dès lors, les discriminations subies encore aujourd’hui seraient selon cette analyse les héritières directes de celles ainsi codifiées, le Code ayant également contribué à fonder un imaginaire raciste spécifique à la période coloniale qui perdurerait dans le société actuelle (une des objections à cette thèse étant que des formes de racisme et de discriminations très voisines sont vécues par exemple par les populations d’origine turque et kurde en Allemagne, alors même que l’Allemagne n’a jamais colonisé la Turquie). 

  8. Par exemple ici : indigenes-republique.fr/lantiracisme-et-la-gauche-blanche-au-prisme-de-laffaire-dieudonne/ 

  9. Sur cette question des identitaires de gauche, lire ce texte du militant internationaliste Germinal Pinalie. 

  10. Agrif est l’acronyme d’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne. Cette association est dirigée par Bernard Antony, qui a été de 1984 à 2006 militant et cadre du Front national, qu’il a quitté en 2008 pour cause de désaccord avec la ligne impulsée par Marine Le Pen. En 2009, Antony s’est rapproché de l’ex-haut responsable frontiste Carl Lang et participe à la fondation du Parti de la France qu’il quitte en 2010. Il a débuté sa carrière « journalistique » à Présent en 1975 et anime depuis 2007 une émission mensuelle sur Radio Courtoisie. Le tribunal administratif de Nice (Alpes-Maritimes) a estimé en 1997 que l’Agrif « ne constitue pas une organisation indépendante mais est une simple émanation d’un parti politique, le Front national, puisque son délégué dans le département du Var est précisément M. Le Chevallier, seul député de ce parti » et que « le caractère très restreint de son objet social, à savoir la lutte contre le racisme antifrançais et antichrétien, est en réalité directement contraire au caractère général et universel de la lutte contre le racisme, comme d’ailleurs, et au surplus, du message évangélique ». Cependant, il semble que les liens entre le FN et l’Agrif se soit distendus depuis le départ d’Antony du bureau politique du parti d’extrême droite en 2003. 

  11. La porte-parole du Parti des Indigènes de la République (Pir) Houria Bouteldja a été relaxée en novembre 2012 de ce chef d’accusation. L’Agrif avait porté plainte contre l’emploi du terme « souchien » le 21 juin 2007 à l’antenne de l’émission « Ce soir ou jamais » animée par Frédéric Taddei sur France 2, expression qu’elle a utilisé pour dénoncer l’expression « français de souche ». Cependant, le sociologue Saïd Bouamama (anciennement proche des Indigènes avec qui il a depuis pris ses distances, c’est un des principaux contributeurs du site confusionniste de Michel Collon) et le chanteur Saïdou du groupe de rap Zep lui aussi proche des Indigènes ont été mis en cause sur les mêmes bases par l’Agrif pour la sortie d’un livre-disque intitulé Nique la France – Devoir d’insolence en 2010. L’audience a eu lieu le 20 janvier dernier et le jugement n’a pas encore été rendu à l’heure où nous écrivons. 

  12. En particulier par le Mrap et la Licra. S’agissant de la polémique qui s’en est suivie, on peut se référer à cet article du Monde par exemple. 

  13. Christophe Guilluy se dit géographe et de gauche et Laurent Bouvet est politiste et un des animateurs de La Gauche populaire, courant proche du Parti socialiste. Tous deux défendent la pertinence du concept très controversé et non reconnu par l’immense majorité des chercheurs en sciences sociales d’« insécurité culturelle », selon lequel dans un pays donné le groupe ethniquement dominant – pour autant que cette notion ait un sens – et en particulier ses composantes les plus fragilisées socialement est susceptible de se sentir mis en danger par l’arrivée, l’affirmation ou les revendications de groupes dits minoritaires. Appliqué à la France, il s’agit pour ses tenants de faire valoir que les classes populaires blanches se sentiraient menacées dans leur intégrité et dans leur identité par la présence de personnes d’origine étrangère, qui elles aussi appartiennent le plus souvent aux classes populaires. Ce concept stigmatise surtout, on s’en doute, les Arabes ou musulmans ou identifiés comme tels. On comprend bien également qu’il substitue à la lutte des classes une lutte des identités, contribuant à forger un discours diviseur au sein des classes populaires. 

  14. Sur la question du racisme anti-Blancs, on peut lire ce texte des Luftmenschen. pour un point de vue “indigène” sur la question, voir par exemple ces textes paru sur le site Les Mots sont importants : lmsi.net/Y-a-t-il-un-racisme-anti-blanc et http://lmsi.net/De-l-urgence-d-en-finir-avec-le 

  15. Arrêté pour avoir agressé trois militaires à Nice le 3 février dernier, Moussa Coulibaly aurait évoqué en garde à vue selon plusieurs médias « sa haine de la France, de la police, des militaires et des juifs ». Les militaires gardaient un centre abritant le Consitoire de Nice, une radio et une association juives, mais rien ne semble prouver que le lieu de l’agression ait été sciemment choisi. Nous avons posé cette question à Jean-Loup Amselle il y a quelques jours par courriel, d’où cette évocation de l’actualité récente alors que le reste de l’interview s’inscrit dans le contexte des attentats de janvier. 

  16. Sur cette question de la discrimination sur une base géographique, Jean-Loup Amselle nous conseille la lecture du livre Le retour de la race – Contre les statistiques ethniques, L’Aube, 2009 et particulièrement la contribution de France Guerin-Pace. 

  17. Pour rappel, sur la tuerie antisémite commise par Mohamed Merah dans une école juive de Toulouse le 19 mars 2012 et celle qui s’est déroulée au Musée Juif de Belgique le 24 mai 2014, voir ici et

  18. Sur ce sujet, lire en particulier Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Paris, éditions Fayard

  19. L’Ethnicisation de la France, Paris, Éditions Lignes, 2011. 

  20. Le concept de « laïcité ouverte » (opposé à celui de « laïcité fermée ») est apparu en France au moment des débats autour de la question des signes religieux à l’école en 2004. Il prône non seulement un refus de la répression des usagers des services publics (ce qui est fidèle à l’esprit de la loi de 1905 qui ne concerne en principe que la neutralité de l’Etat et de ses représentants et non des usagers) mais aussi un investissement de l’Etat par le biais d’aides à certaines institutions religieuses, notamment pour corriger une inégalité de traitement en ce qui concerne par exemple le financement des édifices religieux (en effet, la plupart des églises catholiques par exemple, ayant été construites avant la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905 voient leur entretien prise en charge par la collectivité publique, ce qui n’est pas le cas des mosquées) ou la formation des officiants (et notamment des imams). Ce modèle est perçu par ses détracteurs comme un potentiel cheval de Troie pour revenir sur la loi du 1905, les églises majoritaires pouvant elles aussi y trouver un intérêt en espérant obtenir les mêmes avantages que le groupe discriminé (par exemple s’agissant du financement de la formation des prêtres). Au contraire, la laïcité dite « fermée » prône un retrait total de l’Etat en la matière, y compris s’agissant des bâtiments déjà gérés par lui (ce qui est une vision laïciste assez classique) mais aussi pour ses tenants les plus radicaux une extension de l’obligation de neutralité à tous les usagers des services publics, voire de tout espace public en général ou dans l’ensemble du monde du travail. 

  21. Performance de l’artiste sud-africain blanc Brett Bailey mettant en scène des personnes noires dans le but de dénoncer le passé colonial et le racisme toujours présent dans la société occidentale actuelle. Dans plusieurs pays européens, cette exposition a entraîné des prostestations du fait de la couleur de peau de l’artiste, accusé de mettre en scène des personnes noires dans des positions humiliantes et donc de tenir un discours raciste. Un collectif s’est monté à Paris pour tenter d’obtenir l’interdiction de cette performance qui s’est déroulée au 104 en décembre 2014. Le collectif a été débouté. Voir quelques articles à ce sujet dans Le Monde (ici et ), L’Obs, Le Parisien

  22. Pour une critique de cette notion de “populisme”, lire Annie Collovald, Le « populisme du FN » : un dangereux contresens, Editions du Croquant, 2004. 

  23. Mouvement actif en octobre 2013 et dans les semaines qui ont suivi, parti d’un refus de la mise en place d’une taxe à vocation écologique sur les transports routiers dite “éco-taxe”, accusée de pénaliser la Bretagne. Ce mouvement hétéroclite a rassemblé sous sa bannière des militants de l’extrême gauche à l’extrême droite, une majorité de personnes non encartées et a été en partie orchestré par le patronat local, la FDSEA du Finistère (principal syndicat agricole productiviste) et le maire de Carhaix classé divers gauche Christian Troadec, avec le soutien de certains représentants syndicaux d’entreprises victimes de plans sociaux. Le slogan du mouvement était “Vivre, travailler, décider en Bretagne” et son rassemblement le plus marquant a été celui qui s’est déroulé à Quimper le 2 novembre 2013. Au vu de ce mélange des genres, la question de savoir s’il fallait participer ou non à ce mouvement à divisé la gauche radicale et les syndicats au niveau local. Le mouvement a tiré son nom d’une révolte antifiscale ayant touché l’Ouest de la France en 1675 et connue sous le nom de “révolte du papier  timbré” ou “révolte des Bonnets rouges” en Basse-Bretagne. 

  24. Sur les ambiguïtés des Indigènes de la République autour des questions liées au féminisme ou à l’homosexualité, on peut lire des critiques ici ou

  25. Sur ce sujet, un écrivain marocain, Abdellah Taïa, a répondu aux Indigènes ici

  26. Théoricien de la décroissance, Serge Latouche est un chaud partisan du relativisme culturel. Par ailleurs, il a par le passé opéré des rapprochements avec la Nouvelle Droite, apportant sa contribution à des revues de ce mouvement comme le n°6 de la revue Le recours aux Forêts de Laurent Ozon (suite à la parution de son livre La Mégamachine aux éditions La Découverte en 2004) ou les n°12 de Krisis et n°99 d’Eléments, deux revues éditées par Alain de Benoist. Selon Cyril di Méo, qui est lui un opposant au mouvement de la décroissance, Latouche a participé en 1998 à un colloque autour du thème « L’écologie contre le progrès ? » organisé par le mouvement Nouvelle Ecologie de Laurent Ozon, aux côtés notamment d’Alain de Benoist et d’Edward Goldsmith, directeur de la revue L’Écologiste, elle aussi proche de la Nouvelle Droite. A notre connaissance, cette information n’a jamais été démentie par Serge Latouche. 

  27. Jean-Loup Amselle reprend ici à escient ce terme mis en avant par Égalité et Réconciliation et Alain Soral (qui disent représenter la « gauche du travail » et la « droite des valeurs ») afin de bien souligner le caractère réactionnaire de la pensée de Michéa, à laquelle les réseaux soraliens portent un grand intérêt car elle apporte de l’eau à leur moulin et semble à leurs yeux justifier la pertinence de leurs slogan. A notre connaissance, cet usage fait par Soral et ses sympathisants de ses écrits n’a jamais suscité de protestions de la part de Michéa. 

  28. Plusieurs autres critiques de Michéa le classent dans le camp conservateur, voire réactionnaire. Parmi ces critiques, on pourra par exemple lire celles de Vosstanie et celle de Mondialisme.org (voir aussi ), celle de L’Herbe entre les pavés, celle de Luc Boltanski parue dans Le Monde et celle d’Isabelle Caro dans la revue Contretemps

  29. Jean-Pierre Le Goff est sociologue, auteurs d’ouvrages critiques sur le management et d’ouvrages sur l’évolution de la gauche depuis Mai-68. Son livre La Fin du village. Une histoire française a été publié chez Gallimard en 2012 et a reçu plusieurs prix. 

  30. Sur la sorcellerie en Afrique, lire Marc Augé, Théorie des pouvoirs et idéologie, Paris, Hermann, 1975. Sur le même phénomène dans le Perche en France, voir Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts, paris, Gallimard, 1977 (republié dans le collection Folio essais en 1985). 

  31. En se basant sur Orwell qui se serait présenté selon lui comme un « anarchiste tory » (lire ici une critique de cette interprétation d’Orwell), Michéa défend un « anarchisme conservateur » (Voir par exemple ici : nouvelobs.com/essais/20110922.OBS0908/pour-un-anarchisme-conservateur.html). Ses thèses font polémique au sein du mouvement libertaire. La publication en 2013 par une maison d’édition de tendance libertaire, L’Échappée, d’un livre intitulé Radicalité – 20 penseurs vraiment critiques dans lequel figurait en bonne place Jean-Claude Michéa a fait scandale dans le milieu, aussi parce que le « spécialiste » choisi pour présenter les thèses de Michéa, Charles Robin, avait auparavant écrit pour le site d’Egalité et Réconciliation (voir ci-dessous). Récemment, Jean-Claude Michéa est intervenu sur le site de la revue Ballast, dont les références sont également en partie libertaires (voir ici : revue-ballast.fr/jean-claude-michea-on-ne-peut-etre-politiquement-orthodoxe). 

  32. Charles Robin (voir ci-dessus) doit animer une conférence pour Égalité et Réconciliation à Nice ce 14 février autour du thème « Sortir de l’aliénation libérale ». Il est également intervenu à l’invitation du think tank d’extrême droite Le Cercle Aristote le 27 octobre dernier autour de son livre La gauche du capital – libéralisme culturel et idéologie du marché paru aux éditions Krisis, qui publient également Alain de Benoist. Son ouvrage du vulgarisation sur Michéa intitulé Michéa – Une synthèse philosophique et publié chez TheBookEdition a été préfacé par David l’Epée, qui se présente comme un « intellectuel indépendant » mais est en réalité un militant suisse d’extrême droite. Habitué du site d’Égalité et Réconciliation, L’Epée se vante d’avoir écrit dans la revue Éléments d’Alain de Benoist et dans le revue nationale-bolchevique Rébellion. Le 5 décembre dernier, lui et Charles Robin ont donné une conférence en compagnie d’Alain de Benoist à l’occasion de la sortie du livre de Charles Robin, La Gauche du capital

  33. Dans la foulée de la « Marche des Beurs », Farida Belghoul a fondé en 1984 le mouvement antiraciste « Convergence 1984 », qui était soutenu à l’époque par de larges pans de l’extrême gauche. Elle a peu après émit de vives critiques vis-à-vis de SOS-Racisme, accusé vouloir de récupérer la cause antiraciste au profit du parti socialiste alors au pouvoir. En long congé militant depuis la fin des années 1980, elle est revenue sur le devant de la scène à partir de 2013 en tant que proche d’Alain Soral et militante anti-mariage pour tous et anti-« théorie du genre ». elle s’est fait connaître dans ce cadre comme organisatrices de la « journée de retrait de l’école » (JRE) invitant les parents à retirer leurs enfants de l’école afin de protester contre la mise en place des « ABC de l’Égalité » (depuis retirés), programmes de sensibilisation à l’égalité hommes-femmes. En octobre 2014, elle s’est brouillée avec Alain Soral qui a apporté son soutien à des démissionnaires du Collectif JRE et de la Fapec (Fédération autonome de parents engagés et courageux) également fondée par elle sur des bases identiques afin de faire du lobyying au sein du système scolaire, via notamment les conseils de parents d’élèves. 

  34. Écrivain engagé politiquement à l’extrême droite, Renaud Camus a introduit la thèse du « grand remplacement » en 2010, notion depuis popularisée via d’abord les réseaux identitaires mais surtout grâce à sa reprise par des personnalités telles qu’Ivan Rioufol (journaliste au Figaro), Eric Zemmour, Jean-Marie Le Pen (mais pas Marine – voir aussi ) ou à des publications comme Valeurs actuelles. Cette thèse soutient qu’en l’espace de quelques générations, le peuple français conçu comme blanc d’origine européenne serait en voie d’être supplanté par des populations d’origine extra-européennes (dont la démographie serait selon cette vision galopante), et que la France serait donc en danger de perdre son identité européenne. Elle sert au Bloc identitaire de justification pour la promotion de ce qu’il appelle la « remigration », à savoir la mise en place d’un programme de retour des personnes d’origine étrangère dans leur pays supposé d’origine. De son côté, le philosophe réactionnaire Alain Finkielkraut a rendu hommage à la pensée de Renaud Camus dans son livre L’identité malheureuse paru chez Stock en 2013. 

  35. Bernard Maris, Houellebecq économiste, Flammarion, 2014. Maris y affirme que Aucun écrivain n’est arrivé à saisir le malaise économique qui gangrène notre époque comme lui

  36. Exactement, Michel Houellebecq a déclaré au magazine Lire en septembre 2001 : « La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré… effondré! La Bible, au moins, c’est très beau, parce que les juifs ont un sacré talent littéraire … ce qui peut excuser beaucoup de choses. […] L’islam est une religion dangereuse, et ce depuis son apparition. Heureusement, il est condamné. D’une part, parce que Dieu n’existe pas, et que même si on est con, on finit par s’en rendre compte. À long terme, la vérité triomphe. D’autre part l’islam est miné de l’intérieur par le capitalisme. Tout ce qu’on peut souhaiter, c’est qu’il triomphe rapidement. Le matérialisme est un moindre mal. Ses valeurs sont méprisables, mais quand même moins destructrices, moins cruelles que celles de l’islam. » Condamnant l’islam, Houellebecq a en revanche tenu dans la même interview sur les juifs qui n’ont pas suscité autant de polémiques bien que, même s’il présente positivement les juifs, se qu’il en dit relève tout de même d’un essentialisme tout aussi problématique : « les juifs sont plus intelligents et plus intéressants que la moyenne ». L’ensemble des propos tenus par Michel Houellebcq dans le cadre de cette polémique ont été transcrits par Le Figaro et dans la fiche Wikipedia qui lui est consacrée. Des associations antiracistes avaient à l’époque déposé plainte contre lui pour ses déclarations sur l’islam mais ont été déboutées, le tribunal estimant que ses propos relevaient du droit à la critique d’une doctrine religieuse. Dans la même interview à Lire, Houellebecq a aussi déclaré : « La prostitution, je trouve ça très bien. Ce n’est pas si mal payé, comme métier… ». Assumant pleinement ce positionnement en faveur de la prostitution, Michel Houellebecq a également été accusé de faire la promotion dans son roman Plateforme non seulement du tourisme sexuel mais de la pédophilie (voir ici). S’agissant des guerres dans le Tiers-Monde, il a affirmé « Bien sûr qu’il y a des victimes dans les conflits du tiers monde, mais ce sont elles qui les provoquent. Si ça les amuse de s’étriper, ces pauvres cons, qu’on les laisse s’étriper ». En d’autres occasions, Michel Houellebecq qui se dit athée a tenu des propos exprimant sa sympathie pour certains aspects de la doctrine raélienne (par exemple ici : houellebecq.info/popmedia.php?id=171), et la secte a inspiré une partie du cadre de son roman La possibilité d’une île