En Suède, une alliance des partis de gouvernement contre l’extrême droite

Depuis quelques jours, certains sites de droite et d’extrême droite français annoncent que la Suède serait subitement devenue une sorte de dictature, l’ensemble des partis démocratiques du pays représentés au parlement s’étant mis d’accord pour contrer les Démocrates suédois (extrême droite). L’un d’eux annonce même que les élections prévues en 2019 auraient été annulées. Qu’en est-il réellement1  ?

L’émergence sur la scène politique des Démocrates suédois, un parti d’extrême droite xénophobe et anti-immigration qui a fait 12,9 % des voix aux élections législatives de cet automne, perturbe la donne politique en Suède. Ce fort score lui a donné une influence inédite au parlement qui a induit une crise politique début décembre. En effet, le gouvernement de centre-gauche composé des sociaux-démocrates et des Verts issu des élections a failli être renversé à peine créé, du fait du rejet de son projet de budget par le Riksdag (parlement) début décembre.

Que s’est-il passé ? Le 3 décembre, les formations de centre-gauche, qui ne gouvernent qu’avec l’appui d’une grosse minorité dirigée par les sociaux-démocrates arrivés en tête des élections, se sont vu opposer un contre-projet de budget par l’union de partis de centre-droit Alliance, qui a pu être voté grâce au soutien des Démocrates suédois2.

Lire : Qui sont les Démocrates suédois ?

Les démocrates suédois (Sverigedemokraterna) sont un parti d’extrême droite, successeur du Parti de la Suède, lui-même issu du mouvement nationaliste Gardons la Suède suédoise (Bevara Sverige Svenskt) fondé en 1979 et d’une faction du Parti suédois du Progrès. La formation actuelle existe depuis 1988. Sont principal cheval de bataille est la lutte contre l’immigration, qui serait une des explications de ses succès électoraux, la Suède ayant en la matière une politique plus ouverte que d’autres pays que les autres formations politiques ne semblent pas pour le moment vouloir remettre en cause.

Selon des organisations antiracistes et antifascistes suédoises3, le parti n’est pas issu d’une tradition néo-nazie, même si certains de ses membres et cadres ont pu entretenir des liens avec ce milieu. Sa campagne électorale de 1998 a été en partie financée par le Front national. C’est au début des années 2000 que les Démocrates suédois adoptent une stratégie de communication visant à lisser leur image, expulsant leurs éléments les plus radicaux, qui sont allés fonder les Démocrates nationaux, en 2001 et abandonnant la torche inspirée d’un visuel du National Front britannique qui était jusque là un de leurs logos en 2006, pour la remplacer définitivement par une fleur d’apparence inoffensive4. Leur slogan actuel, “sécurité et tradition” (“trygghet och tradition”), laisse pourtant peu de doute quant à leur orientation idéologique et à la tradition politique, justement, dans laquelle ils s’inscrivent.

Nouveau look, veille rengaine : à leurs débuts, les Démocrates Suédois reprenaient le slogan "Gardons la Suède suédoise" (à gauche). Avec leur nouveau logo (à droite), ils pourraient presque passer aujourd'hui pour un parti de hippies. Mais qu'on ne s'y trompe pas : malgré les apparences, leurs idées n'ont pas changé.
Nouveau look, veille rengaine : à leurs débuts, les Démocrates Suédois reprenaient le slogan “Gardons la Suède suédoise” (à gauche). Avec leur nouveau logo (à droite), ils pourraient presque passer aujourd’hui pour un parti de gentils hippies. Mais qu’on ne s’y trompe pas : malgré les apparences, leurs idées n’ont pas changé.

L’existence d’une force d’extrême droite capable de remporter des succès électoraux est un phénomène nouveau en Suède. C’est en 2010 que les Démocrates suédois ont fait pour la première fois leur entrée au Riksdag, avec 5,7 % des voix qui leur ont permis d’acquérir vingt sièges. Le système suédois reposant sur la proportionnelle, les 12,9 % qu’ils ont obtenus aux élections de 2014 leur ont permis d’obtenir 49 des 349 sièges que compte le parlement suédois, les transformant en une force politique majeure capable d’arbitrer les débats et de potentiellement défaire les gouvernements au gré de ses votes. Les Démocrates suédois comptent également depuis 2014 deux eurodéputés.

Il y a quelques jours, les Démocrates suédois ont tenté d’obtenir un vote de défiance contre le gouvernement de centre-gauche, qu’aucune autre formation politique n’a voulu soutenir.

Désavoué, le premier ministre social-démocrate, Stefan Löfven, a alors décidé de dissoudre le parlement et d’organiser de nouvelles élections, initialement prévues pour mars. Cette mesure devait prendre effet à la fin du mois de décembre. Mais juste après Noël, centre-gauche et centre-droit ont trouvé un accord désormais connu sous le nom d’« Accord de décembre » (Decemberöverenskommelsen), rendant caduque l’annonce du premier ministre et donc la nécessité d’organiser des élections anticipées.

Cet accord, qui concerne les deux prochaines législatures (jusqu’en 2022 donc), stipule que la plus petite des constellations de partis élue (centre gauche auquel s’ajoute de fait le Parti de Gauche d’un côté, Alliance de l’autre) laisserait l’autre gouverner en votant le budget proposé par le nouveau gouvernement, même si la coalition la plus forte n’est pas majoritaire et quelque soit le contenu de ce budget. L’accord porte également sur les politiques de défense, sur la politique énergétique et sur les pensions de retraite. Dans les faits, des négociations se tiendront en vu d’obtenir un consensus sur ces questions, et des limites ont été posées quant à ce que pouvait contenir un budget pour ne pas entraîner la défection des partis minoritaires5. Selon certains analystes, un tel accord se rapproche des grandes coalitions existant en Allemagne et en Autriche, même si le gouvernement en lui-même n’est pas multi-partite.

Cette volonté des principaux partis de juguler l’influence de l’extrême droite au sein du parlement en l’isolant et de tenter de l’empêcher de renverser un gouvernement par un simple vote  constitue une démarche différente de ce qui s‘est passé dans les pays voisins, Danemark et Norvège, où l’extrême droite a été au contraire peu à peu intégrée au jeu politique dominant, voire à des alliances gouvernementales avec la droite.

Quelles pourraient être les conséquences d’un tel accord ? Tout d’abord, il risque de restreindre le domaine de la compétition politique. On peut bien sûr y voir un problème en matière de débat démocratique, mais cela ne fait pour autant de la Suède ni une dictature, ni même un régime autoritaire. Deuxièmement, il va probablement empêcher ou du moins retarder le vote éventuel de politiques plus restrictives en matière d’immigration, dont la revendication est le fonds de commerce des Démocrates suédois mais qui ne fait pas recette auprès des autres formations politiques, hormis quelques échos au sein de l’Alliance de centre droit. Troisièmement, il pourrait paradoxalement contribuer à renforcer les Démocrates suédois, en leur permettant de se poser comme seul véritable parti d’opposition. Enfin, il n’annule bien entendu pas la tenue des élections de 2019 ni n’empêche un éventuel changement de gouvernement, contrairement à ce qu’affirment certains médias de droite et d’extrême droite français qui voient dans cet accord “un coup d’État”, voire “une dictature qui ne dit pas son nom”.

Lire : Aux origines d'une rumeur

Tour à tour ces derniers jours, le site de droite libérale Contrepoints6, celui d’Alain Soral Egalité et Réconciliation et le site identitaire breton Breizh Info7 ont dénoncé le grand péril anti-démocratique que courrait la Suède. Les articles publiés par Égalité et Réconciliation et Breizh Info ont  pu bénéficier d’une large audience grâce à Google Actualités. Il est toujours amusant de voir  de tels sites nous parler de démocratie :

2015-02-02_contrepoints_suède 2015-02-02_e&r_suède2015-02-02_bzhinfo_suèdeEn dépit de nos recherches, nous n’avons pas pu déterminer d’où Breizh Info a bien pu tirer l’information selon laquelle les élections de 2019 en Suède auraient été annulées8. Il s’agit sans doute d’une extrapolation de l’interprétation politique que fait le site Contrepoints de l’Accord de décembre9.

Parallèlement, les dernières semaines ont été marquées en Suède par une série d’incendies criminels visant des mosquées, entraînant le 2 janvier des manifestations antiracistes qui ont rassemblé 3 200 personnes dans les trois principales villes du pays : Stockholm, Göteborg et Malmö10.

O. G.


A (re)lire sur Confusionnisme.info :

L’extrême droite arrive en tête de la coalition de droite aux élections législatives danoises
Finlande : l’extrême droite entre au gouvernement
L’extrême droite européenne se réunit à Saint-Pétersbourg
Syriza et les Grecs indépendants : une alliance contre-nature ?


Image de “une” : le Riksdag à Stockholm (source : Wikipedia).


  1. Outre quelques vérifications dans la presse suédoise, cet article s’appuie essentiellement sur deux sources anglophones, les sites Policy Network et World Bulletin, ainsi que sur l’article de Wikipedia en anglais consacré aux Démocrates suédois et celui consacré au Parti de Gauche. Voir aussi les articles de Reuters et de la BBC

  2. Le parlement suédois se compose actuellement comme suit (de gauche à droite) : Parti de Gauche (21 sièges), Parti social-démocrate (113 sièges), Verts (25 sièges), Parti du Centre (22 sièges), Parti modéré (84 sièges), Parti du Peuple – Libéraux(19 sièges), Chrétiens-démocrates (18 sièges) et Démocrates suédois (49 sièges). Les Démocrates suédois représentent donc la troisième force politique du parlement. De son côté, la coalition majoritaire (sociaux démocrates et Verts) dispose de 138 sièges. Si on y ajoute les 21 sièges du Parti de Gauche qui ne fait officiellement pas partie de cette coalition bien qu’il soutienne en général sa politique, cela fait 159 sièges pour la gauche, contre 190 pour la droite et l’extrême droite. L’Alliance (droite) comprend elle le Parti modéré, le Parti du peuple – Libéraux, le Parti du Centre et les Chrétiens-démocrates et détient donc 143 sièges. D’ordinaire, en cas de gouvernement minoritaire, il est d’usage que l’opposition s’abstienne lors du vote du budget, ce qui n’a pas été le cas cette fois-ci. Peu d’articles en français sont disponibles sur la crise des 2 et 3 décembre 2014, l’un des plus complets ayant été publié par le quotidien La Croix. Voir aussi Wikipedia en anglais

  3. Notamment le Comité suédois contre l’antisémitisme et la revue Expo (liens en suédois). 

  4. La fleur, qui serait une anemone hepatica (en suédois : blåsippa) apparaît dans les visuels de l’organisation dès 1990, en concurrence avec d’autres graphismes. Elle a été adoptée comme seul logo officiel en 2006, et a depuis connu plusieurs versions avant d’en arriver à sa forme actuelle. Plus globalement, quasiment tous les partis de Suède utilisent une fleur comme symbole, à l’exception du Parti modéré. On trouve d’autres visuels passés des Démocrates suédois sur ce site antiraciste en suédois, qui revient sur le lien de parenté de ce parti avec le mouvement Gardons la Suède suédoise, ou encore dans ce forum en anglais d’ordinaire consacré aux jeux vidéo. 

  5. La recherche du consensus est le mode de prise de décision privilégié en Suède. En effet, les élections parlementaires reposant sur un mode de scrutin proportionnel, il n’est pas rare qu’un parti ou même une coalition de partis n’obtiennent pas une majorité suffisante pour pouvoir gouverner tout seuls, voire ne puissent compter que sur l’appui d’une forte minorité. Dès lors, le parti arrivé en tête, et donc chargé de former le gouvernement, doit s’entendre avec les autres formations non seulement alliées mais même d’opposition, et en ce sens l’Accord de décembre se situe dans la continuité d’une longue tradition. Mais depuis les dernières élections, ce système proportionnel  permet aussi à l’extrême droite, troisième force du parlement avec 12,9 % des voix, d’acquérir une influence prépondérante au sein du parlement. Le signe d’un essoufflement de ce modèle ? 

  6. Ce site, qui n’est pas d’extrême droite, semble être à l’origine de la rumeur. 

  7. Breizh Info est un site qui sous couvert d’information généraliste – lui dit “réinformation”, comme la plupart des sites confusionnistes d’extrême droite – diffuse la propagande des Identitaires, celle des suprémacistes blanc américains de  l’American Renaissance ainsi que des articles s’inquiétant du trop grand nombre de mosquées qui existeraient ou seraient en projet en Bretagne. 

  8. En effet, Breizh Info écrit (c’est sa rédaction qui souligne) : Traduction : pas d’élections ni de nouveau gouvernement en Suède jusqu’en 2022 – alors qu’il en était prévu en 2019 – au nom de l’unité nationale qui exclut de la scène politique environ 20% des Suédois n’ayant pas voté pour cette grande alliance, plus les 20% d’abstentionnistes, ce qui fait quand même à minima 2,5 millions de Suédois (sur 10 millions) écartés de la société.” 

  9. De son côté Contrepoints, repris par Egalité et Réconciliation, note : “Stefan Löfven vient donc de revenir sur sa décision : les élections prévues pour 2015 n’auront pas lieu, et le résultat de celles de 2019 est d’avance neutralisé puisque l’entente des sortants, ou plutôt de ceux qui ne veulent pas sortir, est organisée jusqu’en 2022. La Suède aura donc la « chance » d’être la première démocratie du monde à connaître la composition de son gouvernement avant les élections, et à savoir qu’il restera en place indépendamment de leur résultat. C’est sûr que ça renouvelle le concept de démocratie, tellement même qu’il faudrait trouver un nouveau nom.” Or, cette interprétation, si elle est moins radicale que celle de Breizh info, n’en est pas moins erronée : l’accord ne permet pas de présumer du résultat des élections de 2019 ni donc de la composition du gouvernement qui en résultera, même s’il risque d’avoir pour conséquence de restreindre le champ du débat entre les formations dominant la vie politique suédoise. 

  10. Voir ici (en anglais).