Un discours sécuritaire sur Radio libertaire

Déjà mise en cause par le passé pour avoir invité Riposte laïque, l’émission « La Philanthropie de l’Ouvrier charpentier » sur Radio libertaire a promu dans sa dernière édition des idées bien éloignées des valeurs anarchistes.

L’émission « La Philanthropie de l’Ouvrier charpentier », samedi matin sur Radio libertaire, nous a offert un grand moment radiophonique le 10 janvier1. On y a d’abord appris que le laïcisme, mot qui désigne traditionnellement l’ensemble des combats pour la laïcisation des institutions publiques et notamment de l’enseignement, pouvait voir sa définition réduite à « l’utilisation du mot “laïc” mais cette fois-ci contre une seule religion – l’islam – et cette idéologie est plutôt à droite et à l’extrême droite” », selon l’invité de l’émission, Bernard Teper, représentant de l’Union des familles laïques (Ufal) au Haut conseil de la famille qui dépend directement du Premier ministre :

Le laïcisme serait donc selon Teper l’instrumentalisation du combat pour la laïcité par l’extrême droite en vue de promouvoir des idées et objectifs racistes : voilà une définition bien étonnante du laïcisme de la part d’un spécialiste du combat laïc, et qui de surcroît est flatteuse pour l’extrême droite à qui il est accorder beaucoup trop de crédit que de croire qu’elle serait laïciste ou que ses discours racistes pourraient être assimilés à une forme quelconque de laïcisme, mais passons.

Plus grave, l’animateur, Philippe Raulin, s’est lancé dans une diatribe anti-mariage pour tous :

« Quand tu dis “de combats sectoriels” moi je dis “de combats de communautés” – pas communautaires mais de communautés. Tu vois, je veux dire quand on a parlé des lois sur le mariage pour tous, on était en train de retomber dans “on fait plaisir à une communauté”. Ça veut dire que d’un côté on a une globalisation néo-libérale et de l’autre côté on a des pseudo-avancées communautaristes. » A la limite, il aurait pu nous expliquer qu’en tant que libertaire il était contre le mariage en général, mais non. Il a choisi de voir dans une loi corrigeant une inégalité (car le mariage existe, qu’on le veuille ou non, et il n’y a dès lors pas de raison d’en priver une partie de la population) l’aboutissement finalement assez néfaste d’une revendication dite « communautariste ».

Enfin, l’invité Bernard Teper s’est fait le porte-voix des intérêts policiers et militaires en appelant à plusieurs reprises à renforcer les services de renseignement, tout en dénonçant le risque sécuritaire et en appelant à « clarifier les choses » !

« Ce qu’il faut c’est faire des tas de choses, c’est à dire : premièrement ils faut changer de politique. Et deuxièmement il faut peut-être avoir plus de renseignements parce que quand on voit les trois terroristes dont on a parlé et leur curriculum vitae on s’aperçoit que c’est pas des inconnus. […] La bataille va être compliquée parce qu’il va falloir clarifier les choses. Il va falloir en même temps assumer la guerre que les terroristes veulent mener, et ça faut l’assumer. Mais en même temps il faut combattre les politiques qui ont provoqué ça. Si on fait pas les deux – parce qu’il y a un grand risque – le grand risque c’est de s’arrêter à ce que j’ai dit dans ma première partie. […] Une chose est vraie : le terrorisme aujourd’hui mène une guerre et il faut qu’on s’oppose à cela. Si on s’arrête qu’à là, et bien on prend le risque d’aller vers une dynamique sécuritaire et tout ça pour masquer la cause des politiques néolibérales. Si on est sérieux, et bien on assume la guerre que le terrorisme veut faire à la liberté. […] Mais si on veut assumer cette guerre il faut en même temps lutter contre les causes et contre les politiques qui ont permis ça. »

Bis repetita en fin d’émission, avec l’usage d’un « nous » semblant vouloir faire endosser aux libertaires une forme d’identification aux intérêts gouvernementaux :

« Il faut aujourd’hui d’une part assumer le fait que des groupes terroristes nous ont déclaré une guerre, et donc plutôt renforcer le renseignement, et deuxièmement qu’il faut changer, éradiquer les politiques néolibérales qui ont produit un système, un terreau sur lequel le terrorisme se développe assez facilement. »

D’un point de vue anarchiste, on pourrait reprocher bien d’autres légèretés au discours tenu par cette émission, et notamment l’usage systématique qui est fait du terme « néo-libéralisme », au détriment de celui de « capitalisme » – jamais prononcé – ce qui conduit à se limiter à revendiquer un renforcement des services publics gérés par l’État dans les quartiers dits déshérités. Or, si cette revendication immédiate et pragmatique peut être comprise même pour des libertaires dans le cadre de la société capitaliste actuelle, ne seraient-ils néanmoins pas dans leur rôle en ouvrant des perspectives de réflexion sur ce que pourrait être, par exemple, une organisation autogestionnaire de ces mêmes services publics prise en charge par les populations concernées elles-mêmes dans le cadre d’une société qui serait débarrassée du capitalisme et donc de l’État ? Une telle réflexion ne commencerait-elle pas par user des concepts avec rigueur, et notamment de ne pas confondre le néo-libéralisme, qui n’est qu’une des formes prises par le capitalisme, avec le capitalisme lui-même, au risque de faire croire que certaines formes de capitalisme non néo-libérales et en l’espèce plus étatisées seraient plus désirables que sa forme actuelle ? A tout le moins, on aurait attendu que cette nuance soit au moins une fois explicitée par les deux interlocuteurs, et qu’ils emploient le terme plus rigoureux de « capitalisme néo-libéral ».

On aurait volontiers entendu ou lu ce genre d’argumentaire dans un média généraliste ou dans une publication émanant de n’importe quel parti républicain (publications qui sont d’ailleurs l’ordinaire de Bernard Teper le reste du temps2), mais l’entendre sur la radio de la Fédération anarchiste est plus que surprenant. Ceci dit, cette émission avait déjà fait l’objet par le passé de polémiques, notamment pour avoir invité Riposte laïque en 2009, invitation à propos de laquelle l’équipe de l’émission ne s’est jamais expliquée, et qui encore aujourd’hui ternit l’image de Radio libertaire.

Dans la même veine, un groupe de la Fédération anarchiste, le groupe Jean-Baptiste Botul, a écrit dans un communiqué intitulé « Ni dieu ni maître » et paru après la tuerie à Charlie Hebdo : « Nos camarades de Charlie Hebdo viennent de payer un lourd tribut à la liberté d’expression. Plusieurs policiers font également partie des victimes. Nous rendons hommage à tous et à toutes ces victimes. […] les anarchistes respectent la liberté de croyance dès lors qu’elle s’exerce dans le cadre d’une république laïque. »3 Cet article a surpris nombre de libertaires engagés dans les luttes contre les violences policières et qui considèrent que l’anarchisme s’oppose au pouvoir de l’État. Dans ce texte également publié sur le site du Monde libertaire, aucune mention n’est faite de la mort de l’agent d’entretien Frédéric Boisseau, « ce travailleur destiné à l’oubli » auquel une autre organisation anarchiste, le syndicat CNT-Sub, n’a lui pas oublié de rendre hommage.

Dans le même temps, plusieurs autres groupes de la Fédération anarchiste ont néanmoins condamné les appels à l’unité nationale ou républicaine4 tandis que sur Radio libertaire, d’autres émissions ont fourni une mise en perspective différente des événements récents et de leurs conséquences possibles d’un point de vue anarchiste5.

O. G.


A (re)lire sur Confusionnisme.info :

Philippe Corcuff : « Le confusionnisme néoconservateur brouille l’espace idéologique »
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Le confusionnisme vu par des libertaires : une émission de Radio Vosstanie
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  1. Ecoutable pendant un mois après diffusion sur le site de Radio libertaire. 

  2. On retrouve par exemple sa signature dans Le Monde ou dans des journaux historiquement liés au PCF comme L’Humanité ou Regards 

  3. groupe-botul.eklablog.net/ni-dieu-ni-maitre-a114207274 

  4. Deux exemples : le groupe Regard noir et le groupe Salvador-Segui ici et

  5. Deux exemples là aussi : « Chronique syndicale » ou « Lundi matin »